20e conseil de guerre permanent de la 1ère division militaire séant à Versailles
L’an mil huit cent soixante-douze, le dix-neuf janvier à 9 heures du matin, devant nous, Bosler, substitut du Rapporteur près le 20e Conseil de guerre de la 1ère division militaire, assisté du sieur Ratier, commis Greffier dudit Conseil, en la salle du greffe, sise à Versailles, avons fait extraire de la prison de Lanterne à l’effet de l’interroger, le nommé Druenne, Jules César, prévenu de participation à l’insurrection parisienne.
En conséquence, nous avons fait amener devant nous le dit Druenne que nous avons interrogé ainsi qu’il suit :
Interpellé de déclarer ses noms, prénoms, âge, lieu de naissance, état, profession et domicile, a répondu se nommer Druenne, Jules César, âgé de 42, né le 25 juin 1829, à Nouvion, arrondissement de Vervins (Aisne), charretier, demeurant à Paris, rue de la Quintinie n°5 (quartier de Vaugirard, 15e arrondissement).
Dites-nous depuis quelle époque vous faites partie de la garde nationale, dans quel corps et en quelle qualité vous y avez servi ?
Je suis entré dans la garde nationale lorsque les travaux de fortification ont été terminés, au mois de janvier. J’ai été incorporé en qualité de simple garde dans la 2e compagnie de marche du 156e bataillon. Je n’ai jamais eu de grade et ai toujours été simple garde. On m’a donné, en arrivant au bataillon, un fusil à tabatière, un pantalon, une vareuse, une capote, un képi, une paire de souliers, une paire de guêtres et les objets de campement. Tous ces effets ou armes m’ont été délivrés pendant l’armistice, c’est-à-dire pendant le siège des Prussiens ; je n’en ai pas reçu sous la Commune.
Dites-nous pour quel motif vous avez continué à faire partie de la garde nationale, lorsque le 18 mars l’insurrection s’est déclarée ?
J’ai continué à faire partie de la garde nationale parce que je n’avais aucune ressource, qu’il n’y avait pas de travail et que la solde seule pouvait me permettre de vivre.
Dites-nous en suivant l’ordre des dates tout ce que vous avez fait depuis le 18 mars jusqu’au jour de votre arrestation ?
Le premier service que nous ayons fait à partir du 18 mars, c’est dans l’île de Grenelle où nous sommes restés 11 jours ; à la suite de quoi nous sommes rentrés chez nous, où nous avons eu 2 jours de repos. Puis on nous a fait partir pour l’Ecole militaire, où nous n’avons passé qu’une nuit, puis nous l’avons quittée pour aller au Trocadéro où nous sommes restés 3 ou 4 semaines. Du Trocadéro nous avons été au Moulin-Saquet où nous sommes restés environ 4 semaines et que nous avons évacué le 24 mai au soir pour aller coucher à la porte du fort d’Ivry et rentrer le 25 mai dans Paris par la porte d’Ivry. Nous sommes allés immédiatement à la mairie du 12e arrondissement à Bercy, que nous avons quitté le soir même pour aller à la Barrière du Trône et à l’avenue de Vincennes où nous avons passé la nuit. Nous avons quitté cet endroit vers trois heures de l’après-midi et nous sommes allés au boulevard de Puebla près de la nouvelle mairie en construction où nous avons passé la nuit. Le lendemain matin, 27 mai, on nous a fait lever et on nous a envoyés le long des fortifications, entre la porte de Bagnolet et la porte de Romainville, par laquelle est sortie la plus grande partie de notre bataillon. Pour nous qui étions égarés et qui avions perdu le bataillon, nous sommes restés là entre les 2 portes, où nous avons passé toute la journée dans les postes-casernes où nous avons mangé avec des soldats du génie de la Commune. Puis, le soir, nous sommes allés dans une maison de la rue de Belleville où nous avons passé la nuit, et le lendemain matin vers 8 heures nous voulûmes sortir par la porte de Romainville, mais cette porte étant fermée et, la troupe arrivant, nous fûmes pris, sans que nous fissions la moindre résistance.
Dites-nous l’uniforme que vous portiez lors de votre arrestation et les armes et les cartouches que vous possédiez en ce moment ?
Je portais l’uniforme du 156e bataillon. Quant à mes armes et à mes cartouches, je les avais abandonnées la veille au soir sur un tas d’armes à la porte de Romainville.
Dites-nous si pendant tout le temps que vous y avez été il y a eu beaucoup d’hommes tués et blessés dans votre compagnie ?
La compagnie n’a eu à combattre qu’en une seule circonstance ; c’est sur le Cours de Vincennes ; il y a eu là un homme tué et pas un seul blessé. C’est la seule fois où j’ai tiré des coups de fusil, environ une vingtaine, j’ajouterai que l’homme qui fut tué le fut par une balle au front et qu’elle arriva sans qu’on sût qui l’avait tirée, attendu qu’on ne voyait personne. Pour nous, nous tirions dans les volets des maisons qui étaient en face.
Dites-nous quelles sont les condamnations antérieures que vous avez subies ?
J’ai été condamné à un mois de prison à l’époque où pendant le siège par les Prussiens, je travaillais aux fortifications, pour vol d’une couverture.
N’avez-vous pas été condamné à 15 jours de prison pour mendicité ?
Je n’ai jamais été condamné pour mendicité, attendu que j’ai toujours travaillé.
N’avez-vous pas été condamné pour délit de chasse et outrage à la pudeur ?
Je n’ai jamais été condamné pour ces motifs-là ; en un mot, je n’ai jamais eu d’autre condamnation que celle à un mois que je viens de dire.
Êtes-vous marié ?
Non, je suis célibataire.
Pour quel motif n’avez-vous pas préféré sortir de Paris, puisque votre âge de 42 ans le permettait, au lieu de servir dans les troupes de la Commune ?
Je ne pouvais pas sortir de Paris, attendu que je ne connaissais personne, et de plus j’étais depuis 14 ans chez mon patron, c’est ce qui a fait que j’ai préféré rester à Paris.
Comment se fait-il qu’en raison de vos 42 ans vous vous soyez mis dans une compagnie de marche ?
A l’époque où je me suis enrôlé la compagnie de marche était déjà formée et comme on ne recevait plus personne dans la sédentaire, j’ai été forcé d’entrer dans une compagnie de marche. Cela se passait pendant le siège par les Prussiens, et sous la Commune, je suis resté dans ma compagnie.
Depuis quand faites-vous partie de l’Internationale ?
Je ne sais même pas ce que c’est que l’Internationale.
Dites-nous quelles sont les diverses sociétés dont vous faites partie ?
Je n’ai jamais fait partie d’aucune société ni d’aucun club, et je n’ai jamais été dans aucune réunion.
Vous ne compreniez donc pas que vous commettiez une faute très grave en combattant contre le gouvernement et contre l’armée ?
Ce que je puis dire à cela, c’est que n’ayant jamais eu d’opinion politique, je n’avais jamais eu l’intention de me battre, et si je l’ai fait c’est parce qu’on nous y contraignait en nous mettant le revolver sur le front. Et si j’avais eu de l’ouvrage, bien certainement je ne serais pas resté dans la garde nationale.
Lecture faite au prévenu du présent interrogatoire, il a déclaré ses réponses fidèlement transcrites, y a persisté et a signé avec nous et le commis greffier.
Ratiez – Druenne – Bosler
Et aussitôt après, en exécution de l’article 101 du code de justice militaire, nous avons donné au prévenu Druenne lecture des procès verbaux de l’information ; après quoi nous avons clos le présent par notre signature, celles du prévenu et du commis greffier.
Ratiez – Druenne – Bosler